jeudi 21 mars 2013

Sstockholm de Solenn Denis

Photo: Solenn Denis.



 Jeune auteure française, Solenn Denis fait partie de la nouvelle génération des auteurs dramatiques. En 2011 elle publie sa pièce Sstockholm qui remportera le prix Godot des collégiens et lycéens.
Sstockholm raconte la sombre histoire de Solveig, séquestrée par Franz depuis son plus jeune âge. Coupée du monde et plongée dans une violente solitude Solveig devra grandir au côté de cet homme, ce monstre, seul repère " présent " avec qui elle développera une relation complexe, ambiguë et psychologiquement instable. Entre amours et haine, folie et domination, Solveig se construit puis se reconstruit à travers les souvenirs d'un monde passé, cloisonnée dans cette cellule murale et mentale qui fut pendant des années son unique espace de réalité et de liberté. L'auteure développe à travers ces 12 scènes le courage et la force d'une femme qui malgré toutes ces épreuves et ces années de douleurs, continue à clamer que " ce qui ne te tue pas te rend plus fort ".

Le langage et le dialogue dans le théâtre contemporain prennent toutes sortes de formes particulières. Ici les douleurs psychologiques du personnage de Solveig apparaissent au sein même de la construction dialogique. Solenn Denis nous livre un théâtre psychologique où l'on dénoue le dialogue pour en extraire des maux. La forme de son texte est indissociable du fond et nous livre une parole de la survie où les mots sont l'unique action et besoin de cette pièce.
Solenn Denis nous tient tout au long de Sstockholm en haleine, développant au sein du lecteur des piques émotionnels. Elle nous livre un théâtre de l'intime où toute l'action réside dans la forme du langage et du discours. L'identité des personnages se créent au fur et à mesure que l'on avance dans le texte. Solveig pour s'en sortir, n'a eu d'autre alternative que de se construire une identité par la parole et les monologues. Le langage et le dialogue deviennent alors l'unique moyen de survis au sein de ce « drame ».


Lisez-le ça fait du bien aux yeux!

Calamity J.

Fouillis je t'aime à la Folie.


Ecriture
Mon armure
Ce mur.
Ci-naît
Néfaste
Fastidieuse.
L'odieuse
La mélodieuse.
Temps amer
Merdeux
Tant de merde à deux.
De ma main j'écris
Je crie
On cri.
Crispent mes symptômes
Fantômes
At home.
Oh mon trouble
Mon double
Oublie qui je suis.
Schizophrénie
Amnésie
Mon âme
Ma paralysie.
Ci-gît la vie.

Calamity J.

Craches ta crasse pourvu qu'ça passe!

A trop panser nos mots
On se dé-pense en maux.
Alors vivez, pensez!
Que la feuille au bout de vos doigts
Deviennent votre unique sparadrap.
L'alcool désinfecte 
Mais ne cicatrise pas.

Calamity J.






mercredi 30 janvier 2013

Tryptique de l'au-delà.


[ Ecriture adapté d'un fait réel: l'affaire Roland Moog à Strasbourg.]

16 mai 2012
17 ans que tu m'as tué.
Que tu nous as tué
Mon fils et moi.
Que ton doigt est venu appuyer sur la détente froide.
Me planter par derrière
Au moment où je m'y attendais le moins.
Me prendre par surprise.
Le coup de grâce.
Salaud, connard !


16 mai 1995
16 mai 2012
17 ans que je vous ai tué
Toi et cet enfant que tu portais.
Toi et cet enfant que tu disais être mon fils.
J'ai tiré
A bout portant
Sans réfléchir
Par surprise
Mon doigt sur la détente
Comme on appuie délicatement sur un interrupteur
Pour plonger une salle dans le noir et le silence.
BAM
Silence.
Et puis rien.
Je revois encore l'image
De ta petite cervelle explosée sur le bitume froid.
J'entends encore tes mots
Se poser sur ta voix.
Retentir
Dans un écho
Un coup de feu. 


Je te quitte.
Je n'avance plus avec toi.
On se détruit
Et on se bouffe.
Cette relation n'est pas saine
Tu le sais.
Ton frère est différent de toi.
Et je veux faire ma vie avec lui.
Je veux élever cet enfant avec l'homme que j'aime.
Tu n'as jamais été là pour moi.
Il a su être là sans toi.
Je n'en peux plus de vivre dans ton ombre.
Je pars.
Je suis désolée.
Espèce de putain.
Me faire ça à moi.
Partir avec lui
Mon frère, mon sang.
Non tu n'allais pas partir
Tu n'aurais pas le dernier mot.
Pas cette fois.
Tu ne seras celle de personne d'autre
Si tu n'es pas mienne.
Alors j'ai tué
Froidement
Lâchement.
J'ai emmuré ton corps
Je me suis muré dans le silence.
Disparition
Ta disparition
Après ton coup de fil au cinéma
L'alibi était en béton
Comme ces murs où tu es
Où vous êtes restés pendant presque 2 ans.


Par ta faute je ne peux plus manger d'huîtres.
Des huîtres
Un verre de vin.
Une cigarette.
Je serais prête à me tuer pour une cigarette.
Merde c'est con ce que je dis.
Me faire ça à moi
Toi qui ne voulait pas de gosses.
Putain qu'est-ce qu'on se fait chier ici.
Alors c'est ça la vie après la mort ?
On est là et il ne se passe jamais rien.
Éternellement.
Un steak-frites
Je donnerais n'importe quoi pour dévorer un steak.
C'est pas sympa ce que tu as fait.


Te déplacer
J'ai du te déplacer
Pour éviter les soupçons.
Te jeter dans une malle
Comme on jette des souvenirs
Des souvenirs qu'on ne veut plus subir
Qu'on aimerait oublier.
Des secrets trop lourds à porter.
Le temps passait et tu n'existais plus.
J'ai pardonné à mon frère
D'avoir aimé cette putain.
Oui toi la putain d'avoir choisi le mauvais frère.
Pardonner
On pardonne toujours tout à celui
Qui pendant 9 mois à été votre moitié.
Mon sang.
9 mois.
275 jours.
6600 heures
396 000 minutes.
9 mois où j'ai été formé avec lui.
9 mois, le temps d'une grossesse.
9 mois ta putain de grossesse.


Papa m'a tué.
Le 16 mai 1995
Oui il m'a tué.
Il m'a coupé le souffle avant même que je respire.
Il m'a tué avant même que je puisse le voir.
C'est dingue, non ?
J’entends encore le bruit strident du coup de feu.
BAM.
Bout portant qu'ils disent.
Maman qui tombe.
Elle ne respire plus.
Je respire de moins en moins.
Puis rien.
Finit la vie avant même qu'elle n'ait commencé.
Fait chier.
J'étais si prêt du but.
Mais comment c'est en bas ?
Vous qui en ce moment-même êtes en train de me lire.
Avoir des souvenirs.
Oui j'aurais tellement voulu avoir des souvenirs.
C'est quoi la vie en-bas ?
C'est comment avant ça ?
Vous avez pitié de moi ?
Vous trouvez ça triste ?
Oh non non non faut pas s'en faire.
Moi vous savez je m'en fous.
Les choses ne peuvent pas nous manquer si on ne les a pas vécues je crois.
Maman dit toujours qu'elle se demandait à quoi ressemblait la vie après la mort.
Moi je dis que j'aurais bien voulu savoir à quoi ressemblait la vie avant ma mort.
Maman pleurait beaucoup au début.
Enfin je crois.
« Connard si j'étais pas déjà morte... » qu'elle disait tout le temps.
Je crois qu'elle en voulait pas mal à papa.
Bon d'un côté ça se comprend hein
Faut pas lui en vouloir à ma mère elle est un peu émotive.
Je crois qu'elle est toujours en colère
En colère contre papa.
Faut vraiment que j'arrête de l'appeler papa.
On appelle pas son meurtrier papa.
Je ne ressens rien.
Je ne sais pas ce qui est bon ou mauvais.
16 mai 2012
Aujourd'hui j'aurais eu 17 ans.
Je ne sais pas ce que c'est que d'avoir 17 ans.
Maman me parle d'années, du temps qui passe
Mais elle voit bien que je ne comprends rien.
Papa m'a tué.
Papa nous a tué.
Non mais vous y croyez vous ?
On ma conçu
J'ai passé 9 mois à me former
On m'a attendu
Et voilà qu'au moment où on devait me pondre
On me stoppe dans ma lancée.
C'est vraiment dégueulasse.
C'est comme si on me claquait la porte au nez
Après m'avoir invité à rentrer.
Quelle impolitesse !
Alors je suis là, à me demander comment c'était.
Maman me raconte parfois sa vie.
Oui elle me raconte comment c'était avant.
Elle me dit qu'elle riait beaucoup.
Elle me parle des saisons
Du soleil qu'elle aimait tant sentir sur sa peau.
Je me dis que ça avait l'air bien.
Sentir le vent souffler sur son visage
La sensation des pieds dans le sable chaud.
Si seulement je pouvais comprendre
Ce que maman me raconte.
Ici je ne l'ai jamais vu sourire.
Jamais non.
Depuis que papa nous a tué
Maman parle très peu.
Depuis que papa nous a tué
Maman ne sourit plus.
Je ne peux pas aimer
Et je ne peux pas haïr
Je ne sais pas ce qui est bon ou mauvais
Ce que c'est que d'avoir des sentiments.
Je n'ai pas eu le temps d'aimer.
Je n'ai pas eu le temps tout court.





J'aurai du te tuer avant
Je savais que j'aurais du le faire.
Appuyer sur la détente pendant ton sommeil.
Quand je pense que j'étais à deux doigts de le faire.
Le flingue posé sur le sommet de ton crâne dégarni.
Ton vieux crâne dégueulasse
Ta gueule qui me dégoûte.
Mais moi ça me gênait.
Pas de te tuer oh non.
Mais c'est qu'un drap plein de sang
C'est difficile à laver
Et encore plus pour une femme enceinte de 9 mois
Qui s'apprête à accoucher.
La vie est mal faite.
Je serais morte
A cause d'une histoire de draps blancs.

Ils ont fouillé dans ma vie privée
Et j'ai baissé ma garde.
Sombre con.
20 mars 1999.
Pourquoi ?
Me dénoncer, moi, son sang
Pour une putain.
Qui fait le bien ?
Qui fait le mal ?
Je devais la tuer
Tuer celle qui se mettait entre nous.
Je ne t'aimais pas.
Oh non en plus de ça je ne t'aimais pas.
Tu me dégoûtais
A me parler de ce bébé.
Et tes chiens
Tes sales chiens que tu aimais plus que ta propre vie.
J'les supportais pas.
Ces aboiements, cette sale odeur.
Fallait toujours que tu les emmènes partout
Ça me foutait des poils dans toute la bagnole.
Sales bêtes
Sales chiens.
Sale chienne.


17 ans que tu m'as tué.
Caprice colérique
Le coup final.
Une brèche osseuse de l'occiput droit.
Tu ne voulais pas d'enfants
Non t'en voulais pas
T'en as jamais voulu.
Tu me noyais de tes belles paroles
Tu faisais ton cinéma sur moi
Un idéal que tu projetais sur nous
Tu m'idéalisais
Comme tes actrices à l'affiche.
Mais tu ne m'aimais pas.
Et je ne t'aimais pas.
Et ça, tu t'en doutais
Tu savais pourquoi j'étais venue ce jour là.
Un autre que toi.
Et cette nuit-là tu n'as pas aimé l'entendre
Tu n'as plus voulu me laisser partir.


J'aimais mon frère
Bien plus que toi
Bien plus que moi.
Une égoïste.
Tu ne pensais qu'à ta gueule.
A manipuler les gens.
Ta cervelle explosée sur ce sol froid
C'est tout ce que tu méritais.
Les gens pensent que j'ai des remords.
Le seul remord que j'ai
C'est de ne pas avoir brûlé tes restes.
Tes foutus restes.
Je te haïs.
Même à six pieds sous terre.


Alors c'est ça l'au-delà ?
On croit au paradis
Et finalement on est là
A compter le temps qui n'existe plus.
Je n'existe plus.
Je ne suis plus rien.
Poussière redevient poussière.
Emmurée dans un silence éternel
Gardant en moi l'enfant qui venait
De celle que tu as osé appeler putain.
Ta putain
Ta pute
Occiput.
Toi qui n'a jamais su aimer
Toi qui n'a jamais su t'aimer.
Une cigarette
Je donnerai n'importe quoi pour une cigarette.
Une cigarette
Faut que j'arrête
Les anges ne fument pas 6 pieds sous terre.
Pourquoi a-t-il ouvert cette malle ?
Putain mais pourquoi ?
Il me pardonnera un jour.
Je le sais, j’attends.
Il me pardonnera
Il lui faut juste du temps
Pour se rendre compte que tu le méritais
Il lui faut juste du temps pour qu'il sache que j'ai fais ça pour lui.
Et après tout redeviendra comme avant.
Il me pardonnera
Il me pardonnera.
Je ne suis pas fou.
Il me pardonnera.
Tu me pardonneras ?
BAM
…

Calamity J.

mardi 1 janvier 2013

Accroche-toi


Planter la chaire de l'affrontement 
et vider de son sang 
la parole sainte d'un peuple abêti 
qui rend aux bienséances un culte béni.
Le courant des choses, du temps, 
indisponible aux amantes perdues 
qui errent dans les couloirs des ténèbres, isolées du clairvoyant.
Âmes déchues voudraient prendre le dessus.
Mutisme et élitisme,
lutte et pessimisme. 
Isolement et désolation, 
je me met à nue face à toi aliénation, 
le corps enseveli et asservi sur ce sol souillé par les dieux 
où l'on préfère violer que donner l'égalité. 
Nous sommes le purin de Satan, 
les mal baisées, 
les putains de Sappho, 
les mal aimées. 
Désire et désordre. 
Des sires et des ordres. 
Les amantes en colère 
crachent leurs folies amères.

Calamity J.

vendredi 9 novembre 2012

BUTOH: chronique d'un mouvement thérapeutique.



Tatsumi Hijikata


Quelle étrange danse japonaise que le Butoh.
Voilà déjà presque deux mois que Nourrit Masson-Sékiné nous ouvre la porte d'un univers énigmatique, lointain, marque d'un pays et d'une culture si différente de nos traditions occidentales.
Tanizaki dans son merveilleux traité esthétique Eloge de l'ombre nous livrait d'une manière délicate sa vision sur la question du beau et le paradoxe qu'il pouvait s'en dégager entre l'Europe et l'Asie, l'Orient et l'Occident. Deux continents si différents dans leur approche philosophique et traditionnelle. Le Japon reste un pays attaché à ses valeurs et ses coutumes. Il tire sa délicatesse dans le développement d'une ombre naturelle, loin de l'artificialité de l'Europe qui baigne dans une lumière presque clinique, symbole d'un continent effrayé par ce rapport à la terre, aux ténèbres, à la mort.
Cet article aura pour but non pas de vous donner la définition du Butoh (je n'écrirais pas un article de plus qu'on noiera dans la sphère numérique non non !) mais plutôt de vous livrer ma vision, mes ressentis personnels face à cette danse si peu connu de l'univers chorégraphique occidental.

Mais comment enseigner le Butoh, danse japonaise, à un public occidental ? Comment un mouvement d'avant-garde japonais peu-il être enseigné en occident ? Peut-on seulement l'enseigner ? Le transmettre ?


En assistant au festival Butoh Off organisé à Strasbourg du 6 au 11 novembre 2012 j'ai pu approcher d'une manière beaucoup plus directe et « pratique » l'univers chorégraphique de cette danse.
Avant d'assister aux ateliers et aux performances j'étais incapable de définir le concept du Butoh. Je dois même avouer, d'une manière un peu plus grossière, que je n'y comprenais rien ! Cela restait à mes yeux, une danse incompréhensible voir même effrayante tant mes yeux n'étaient pas habitués à voir ce genre de mouvements. Il est difficile d'expliquer par des mots, du point de vu théorique la volonté et la manière d'enseigner le Butoh car l'enseignement est très différent de notre système européen.

Natsu Nakajima


L'atelier de Natsu Nakajima m'a fasciné puisque j'ai pu constater une toute autre façon de transmettre un savoir.
Pour aborder le Butoh, cette prestigieuse danseuse japonaise ouvre son atelier par l'exercice du Katsugen, enseignement d'une pratique énergétique ayant pour but de détendre le corps et de le vider de toute tension de stress à travers des mouvements à caractère thérapeutique (massages, exercices de respiration...) Avez-vous déjà vu un professeur de danse vous demander de faire des cercles avec votre bassin jusqu'à provoquer des bâillements ? Il y a de quoi être surpris aux premiers abords !
Le but de cet exercice n'est pas de faire de grands mouvements car le mouvement émerge tout seul, avec l'action. Son but est avant tout de détendre le corps. Si ce dernier est trop tendu, le mouvement n'émerge pas. Comme un masseur, on cherche à dénouer les nœuds pour diluer l'énergie au fond de soi. Il ne faut jamais résister au mouvement qui émerge tout comme il ne faut pas mettre de force et de tension dans le corps.
Tout est dans la spontanéité, rien ne se programme, rien ne s'imite car chaque mouvement est unique et provient de son propre intérieur.


Au début il est assez impressionnant d'assister à ce genre d'exercices. Et je pense que si quelqu'un se retrouvait par hasard devant une performance de Butoh, il y aurait de fortes chances qu'il prenne les danseurs pour des fous (ni voyez aucune critique ou discours péjoratif mais une simple constatation de cerveau occidental ! ) : des mouvements incohérents, des gestes non-contrôlés, des cris.,, Qu'il est rare de laisser aller le corps avec tant de liberté !
Natsu Nakajima, pendant son atelier, expliqua une chose d'ailleurs qui me marqua. «  N'enseignez pas cela à des gens psychologiquement instables, à des schizophrènes car cela pourrait réveiller en eux une folie profonde. »
Il est vrai que je ne conseille pas non plus à quelqu'un atteins de schizophrénie (et qui doit passer sa vie à maîtriser son corps et sa pensée) de s'adonner à cette pratique qui pousse à faire tout le contraire et à sortir de soi toutes les tensions intérieurs.

Je pense qu'il est vraiment difficile d'expliquer en quoi consiste le Butoh mais ce que j'ai pu constater c'est le travail réalisé autour de la souplesse et de l'appropriation de chaque petit espace. Le moindre mouvement devient espace. Ici ce n'est plus la pensée qui agit sur le corps mais incontestablement le corps qui agit sur la pensée.
Le Butoh implique différentes parties du corps sans manière hiérarchique. Aucun geste n'est contrôlé et pourtant tout est relié. Quand on danse avec les mains, celles-ci sont reliées aux bras qui sont reliés au torse et ainsi de suite. Le reste du corps ne peut donc pas exister en tant que fragment même si le corps ne bouge pas comme une unité.

Je pense qu'il est difficile d'enseigner le Butoh aux occidentaux car il met en application toute une tradition et une culture philosophique dont les européens n'ont pas été nourrit.
Par exemple dans le continent occidental la danse et la musique sont considérés comme jumeaux c'est à dire que la danse suit toujours la musique comme étant la base, le point de départ.
Au XX ème siècle l'essence de la musique est la mélodie donc la danse se transforme en mouvement (pendant que le théâtre est, de son côté, action).
Au Japon on accorde énormément d'importance au chant et à la voix. La danse suit le chant et devient action.
La danse du Butoh devient alors un lien entre le corps et les mots contrairement à l'Europe qui tisse le lien entre la musique et le corps (arrivez-vous toujours à suivre?)
D'une manière plus claire on peut dire qu'en occident les danseurs ne s'arrêtent jamais de danser, ils sont dans la quête d'un mouvement perpétuel et harmonieux. Il n'y a pas de brisure, de temps d'arrêt alors qu'en Orient, au contraire, on mise beaucoup sur l'importance de ces pauses et de ces temps d'arrêt.

Comme a pu nous l'expliquer Natsu Nakajima, il y a eu deux grands maîtres de Butoh : Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno. Ces deux hommes ont été les précurseurs de cette danse et ont enseigné, chacun des deux, cet art de manière totalement différente.
Hijikata est parti sur l'idée qu'il n'était pas nécessaire d'avoir été danseur dans de grandes écoles ou même d'avoir quelconque base ou technique de danse (classique ou contemporaine) pour vivre le Butoh.


Tatsumi Hijikata

Pour conclure mon ressentis je dirais qu'il semblerait que toute la philosophie du Butoh réside autour de cette pensée.
Comment enseigner cette danse quand bien même son propre précurseur ne pouvait la définir ? Je ne pense pas qu'on puisse poser précisément une définition ni même expliquer par des mots la technique de cette danse si avant-gardiste.
Le Butoh est la philosophie du corps, une manière non pas de penser, mais de confronter son état intérieur à ses propres mouvements. Ici il ne s'agit pas d'imiter, de recopier mais de s'émanciper. Chaque performance devient unique et porte au regard de l'autre la profondeur de son soi intérieur.
Pour définir le Butoh, n'attardez pas vos yeux dans les pavés théoriques mais posez votre regard sur le réel et venez vivre l'expérience unique et personnelle, d'une danse incomparable qui caresse par de nombreux fragments, la découverte ultime du fondement de soi.


Pour ceux qui seraient intéressés sachez que le festival  s'étend jusqu'à dimanche au Hall des Chars!


Vidéo performance Butoh: attention ça surprend!


Calamity J.

dimanche 28 octobre 2012

Quand le corps devient parole.


 En me baladant dans la nébuleuse numérique, en pleine collecte d'informations permettant de gonfler un minimum soit-il le contenu de mon cortex cérébral, voilà que je suis tombée par hasard sur un article qui attira, avec frayeur et fascination, toute mon attention.
Je vais tâcher de vous présenter, tout en développant mon ressenti, Blood Script, oeuvre sanglante engagée, réalisée par une artiste performeuse contemporaine du nom de Mary Coble.



Mais qui est Mary Colbe ?

Mary Coble est une artiste performeuse et photographe qui est née en Caroline du nord aux Etats-Unis. Après avoir étudié à l'université de Caroline du nord, elle part vivre à Washington où elle étudiera la photographie.
Aujourd'hui elle vit et travaille à Copenhague au Danemark. Elle y est également professeur à l'académie d'art à Odense Fionie, au Danemark.
Concernant son travail, Coble s'est produite dans divers milieux d'art que ça soit Brooklyn, Toronto, Copenhague, Washington, Bucarest ou Mexico.


Blood Script : une mutilation engagée.

Coble réalise en 2008 une violente performance intitulée Blood Script et que l'on pourrait traduire littéralement comme Ecriture sanglante.
L'artiste décide de se faire tatouer par Duke Riley (tatoueur) tout le corps avec des mots, plus précisément 75 insultes homophobes que reçoivent quotidiennement les gays et les lesbiennes. C'est ainsi que Coble se retrouve avec des écritures comme « Bitch, monkey, slut, porch, queer, wetback, nigger lover... » tailladées soigneusement sur sa peau.
Cette sanglante création prendra en tout et pour tout 16 heures de travail et de douleurs.
Au moment des tatouages, elle recueillie avec précaution l'empreinte sanglante de ces insultes puis les transposa sur papier qui se transformèrent en écriture inversée.
Toutes ces feuilles de papiers furent ensuite assemblées et exposées au PULSE, Pier 40 à New York.


Mais qu'à voulu dénoncer l'artiste en réalisant cette performance ?
Personnellement le premier ressenti que j'ai eu était un état de choc. Pourquoi cette femme a-t-elle voulu se mutiler, s'infliger cette douleur, s'inscrire à vif et à vie toute cette haine ?
Puis, en analysant plus profondément, j'en suis venu à éprouver une grande admiration et fascination.
Mary Coble crée avec cet acte une dichotomie avec la forme visuelle des mots tatoués (belle forme calligraphiée) et l'horrible sens sémantique qu'ils transmettent.
En réalisant cet acte, Coble tente tout simplement de dénoncer un sujet qui touche encore bien trop de monde : l'homophobie. Lesbienne et féministe activiste, le thème de l'homosexualité reste pour elle un combat perpétuel qu'il ne faut pas abandonner face à cette société discriminatoire.
Coble devient le porte parole de toute une communauté. Elle porte désormais sur et en elle toute cette douleur et ces maux, qu'elle transforme en mots dans une chair à vif, symbole d'un corps et d'une pensée écorchés, mutilés.


En quoi peut-on dire que cet acte est un acte politique ?

Ici, à travers cette performance, l'artiste nous confronte à une problématique de l'ordre du réel. Certes Coble est une artiste mais son art est loin d'être un art du divertissement. La performeuse veut choquer, veut frapper fort. Sommes-nous choquer par cet acte ? Ne devons-nous pas l'être encore plus face aux actes homophobes dont les gens sont victimes au quotidien ?

Cette automutilation fascine et inquiète. L'artiste ne voit pas d'autres issus face à la cruauté et l'injustice sociale homophobe que d'exprimer ses déchirures intérieurs et sa douleur avec son propre sang. L'homophobie fait souffrir, elle crucifie les corps, les torture, les poussant parfois jusqu'à l'acte ultime : la mise à mort du corps à travers le suicide ou le crime.
Mary Coble pose la problématique des normes sociales et des attentes.
L'artiste pousse les autres à envisager de manière critique leurs réactions et interactions face aux enjeux sociaux de l'injustice. La thématique du corps est sujet permanent dans son travail. Thématique marquée par un corps, un physique qu'elle pousse vers des voies nouvelles, extrêmes, celles de la découverte et de la dénonciation.

Par l'art et par cet acte, Mary Coble crée un effet de choc et tente de marquer les esprits et les corps des regardeurs dans l'espoir de réveiller en eux un ensemble de désirs et d'aspirations permettant de les libérer et peux-être de rêver à l'émergence d'un monde meilleur et différent.
L'homophobie reste aujourd'hui encore un sujet douloureux et beaucoup d'actes politique sont réalisés pour dénoncer cette discrimination qui porte atteinte à l'égalité des droits pour tous.
Bien sûr que la performance réalisée par Mary Coble ne fera pas radicalement changer le monde, mais en dénonçant ce problème, elle pose ainsi clairement un acte de lutte social dans le but de faire réagir un public face aux inégalités sociales, politiques, juridiques et culturelles.
L'homophobie est un sujet qui pourrait toucher n'importe quelle personne dans le monde. C'est un combat perpétuel et quotidien au cœur de chaque citoyen. Coble est homosexuelle, elle est donc concernée par ce sujet. C'est tout naturellement qu'elle décide de prendre partie et de défendre ses convictions.

Blood script possède une dimension politique puisque cette performance permet de prendre en charge un nouveau type de lutte dans l'art. Celui d'un art féministe dénonciateur des minorités sexuelles. Ici l'artiste tente d'échapper à l'oppression en exposant son corps. Un corps violenté, marqué par la domination et la pression sociale. Coble devient la dominatrice d'un mal universel et expose son corps comme manifestation d'une violence quotidienne.
Cette féministe se bat pour promouvoir le droit des homosexuels et leurs intérêts dans la société civile.

Le féminisme revendique le contrôle de leur corps par les femmes tout comme Mary Coble prend le contrôle ici de son propre corps.
Il y a un énorme travail autour de l'objectivation du corps par rapport au pouvoir, et le droit qu'un être humain puisse avoir de son propre corps. A la manière d'un combat pour l'égalité des sexes, l'artiste tente de dénoncer le problème quotidien discriminant de la question du droit à choisir son orientation sexuel. Comme bon nombre de performeurs, elle tente de poser les limites de la société en essayant de choquer et de provoquer.


Pour conclure je dirais que Mary Coble veut interroger le regardeur sur le débat social et culturel de l'identité sexuelle.
A travers cet art du corps et d'auto-mutilation elle développe un parallèle entre la connaissance de soi et le monde à travers les extrêmes du corps humain.
L'aspect performatif donne la parole directement à Mary Coble qui déstructure les notions populaires de la société patriarcale.
L'artiste repousse les limites de l'art et du corps au service d'une cause, l'homophobie.
Elle dénonce l'injustice sociale, en portant sur son corps le poids et les maux/mots d'une minorité en souffrance.

Calamity J.